La petite mamie du 5ème

Dans l'immeuble de ma maman, au 5ème étage il y a une petite mamie. C'est une toute petite mamie de rien du tout, de 95 ans. Elle est toute fine. Des jambes toutes fines, des bras tout fins et de longs doigts tout aussi fins.

J'ai l'impression qu'elle a toujours été là, depuis que je suis toute petite, et qu'elle a toujours eu le même petit visage tout ridé. Pourtant elle devait être moins vieille quand j'étais moi même petite.

Elle avait un petit chien. Très moche, plutôt bête et qui sentait très fort. Elle l'aimait beaucoup quand même et elle le promenait plusieurs fois par jour. Le matin quand les gens se réveillent. La journée quand les gens travaillent. La nuit quand les gens ont peur. Elle elle sortait, toujours très droite, toujours en pantalon qui soulignent ses jambes fluettes promener son petit chien à petits pas fluides. Parce que c'est une mamie qui ne marche pas comme une petite vieille ma mamie du 5ème.

Au début de l'année elle est tombée et elle a du aller à l'hopital plusieurs semaines. Elle nous a demandé de garder son petit chien moche, parce qu'il y a bien son fils mais sa belle fille est méchante et elle avait peur qu'elle lui fasse du mal. On s'est dit qu'elle exagérait un peu mais son petit chien c'était sa seule compagnie alors on l'a gardé pour la rassurer. Il a été moche, bête et puant pendant les quelques semaines puis il a retrouvé sa mamie du 5ème. Elle était contente. Son fils lui n'est pas venu. Il ne vient presque jamais.

Dans son appartement tout est rose et poudré. Et tout est très propre. C'est important que tout soit propre et rangé à 95 ans, ça montre qu'on peut rester chez soi. Elle a peur qu'on l'envoie chez son fils et la méchante belle fille. Sur le canapé à fleuri il y a une fleur brodée différente des autres. Surement un accro qu'elle a camouflé. Surement le petit chien.

Tous les soirs ma mamie du 5ème elle boit son petit apéritif. Elle sort un verre grand comme un dé à coudre. Elle aime le martini. Mais elle a une toute petite retraite alors elle s'achète une sous marque et elle garde la bouteille de martini pour la sortir si elle a des invités. Malheureusement elle dure très longtemps la bouteille. Elle aimerait bien que parfois on passe prendre l'apéritif avec elle. Mais il y a le travail, le bébé, la fatigue, la nuit qui tombe tôt et le ménage à faire. Alors oui on viendra, mais pas cette semaine. Bientôt. Promis. Ca lui ferait vraiment plaisir.

De temps en temps on lui amène le bébé, elle aime bien les bébés. Pour sa naissance elle lui a donné 50 euros. Ca m'a gênée car je savais qu'elle avait une toute petite retraite alors que moi, sans être riche, je ne manque de rien. Mais ça a sa fierté une mamie du 5ème, alors j'ai pris le gros billet et la petite carte, écrite d'une main toute tremblotante. De temps en temps je lui offre un gâteau, ou une bouteille de martini.

Le dimanche après les repas de famille on s’arrête au 5ème. Pas tous les dimanches. Parfois. En y réfléchissant une fois par mois ou un peu moins.

On s'assoit sur le canapé avec la fleur brodée et on discute quelques minutes. Elles sort ses petits dés pour nous offrir à boire. Souvent on a pas soif, on ne va pas rester longtemps. Ce n'est pas la peine d'enlever les manteaux. On discute 15 minutes et on s'en va. Toujours, elle nous dit "on non ne partez pas déjà, restez encore un tout petit peu" et elle nous repropose à boire, à manger, ce que l'on veut. Mais nous on ne veut rien, et on trouve ça gentil qu'elle s'en inquiète. 

Non en vrai on sait qu'elle ne veut pas qu'on parte, mais il est déjà tard et on veut rentrer maintenant. Et puis on est venu, on a la conscience tranquille.

En milieu d'année son propriétaire s'est aperçu qu'il n'avait jamais augmenté son loyer. Alors il l'a augmenté. Il le fait même de manière rétro-active, il a le droit. Mais il veut bien qu'elle étale ses paiements. Ca l'a beaucoup secouée elle et sa petite retraite. Elle a peur de ne plus pouvoir payer et de devoir partir chez son fils. Alors elle a grappillé sur le seul budget qu'elle a. Elle mange encore moins. De toute façon on a pas faim toute seule sur une grande table. Elle se garde juste sa petite folie : une fois par semaine elle s'offre un flan à la pâtisserie.

Son petit chien, en plus d'être moche, bête et de puer avait un cancer. Une petite boule qui le rendait malade. Un jour elle a demandé à son fils de le montrer à un vétérinaire. Il est parti avec le petit chien et ne l'a jamais ramené. On pouvait pas le soigner, puis il était moche et il puait. Alors il l'a fait piquer. Ma mamie elle aurait bien aimé le gardé un peu plus longtemps son petit chien. Elle aurait bien aimé lui dire au revoir. Elle n'avait pas exagéré, son fils est un connard. Et puis maintenant elle est trop vieille pour en reprendre un.

Quitte à être venu, il a jeté un coup d’œil à ses papiers. Elle les connait ses papiers, elle sait ce qu'elle doit faire et payer. Il a regardé quand même. Maintenant elle a des chèques qui ont disparu. Je ne sais pas ce que l'on ressent quand le bébé qu'on a eu dans son ventre, qu'on a nourri, élevé, aimé, devient un adulte qui nous vole alors qu'on a déjà presque rien.

Et puis il y a quelques jours, dans sa petite routine, il y a eu un petit matin qui a du lui semble beaucoup trop grand pour elle. Alors avec ses petits pas fluides, elle est allée dans sa petite salle de bain et elle a avalé toute une boite de Seresta. Parce que même si on est une mamie solide il y a un moment où c'est trop dur. Elle est tombée et les pompiers sont arrivés.

A l’hôpital ils ont soigné sa jambe, l'ont faite se reposer, puis ils l'ont ramené dans son grand appartement vide, avec son frigo presque vide et sa bouteille de martini presque pleine.

Aujourd'hui j'entends différemment ses "ne partez pas". Elle n'en avait pas envie, elle en avait besoin. Dans ses "encore un petit peu" il y avait une supplique que l'on a pas entendu. Parce qu'il était tard, qu'il y avait de la route, le ménage à faire... Personne ne devrait passer après le ménage. Et j'ai honte de ne pas avoir répondu avant.

 

Alors ce noël on aura une mamie de plus à notre table de noël. On s’arrêtera un peu plus souvent le dimanche, un peu plus longtemps. Et peut être même qu'on ira boire du martini dans un dés à coudre.

Pour les quelques courageux qui auront lu ces lignes jusqu'au bout, si je vous embette avec ma vie c'est parce que quelques étages plus bas ou quelques maisons plus loin il y a peut être une mamie, un papy, un étudiant, un chômeur ou juste une personne ordinaire qui reposerait bien sa boite de Seresta si seulement on voulait bien rester juste un petit peu.

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Commentaires : 6
  • #1

    Amy (mardi, 15 décembre 2015 04:56)

    J'aimerais te dire que j'en ai les larmes aux yeux mais en fait je pleure carrément.

  • #2

    Aramina (mercredi, 16 décembre 2015 14:23)

    Merci pour ton message, je suis sure qu'elle est les gens dans la même situation seraient heureux de savoir qu'on ne reste pas indifférent à ce qu'ils vivent.

  • #3

    alexandra (mercredi, 16 décembre 2015 15:04)

    C'est tellement touchant ton texte... Pour avoir travaillé dans une maison de retraite pendant 3 ans je connais très très bien cette solitude qu'ils peuvent ressentir...
    C'est un petit geste qui ne nous coûte presque rien à part un peu de notre temps, mais pour eux c'est vraiment quelque chose qui illuminera leur journée!

    Bonne journée, et merci pour ce partage !

  • #4

    Mélina & Chocolat (mercredi, 16 décembre 2015 20:52)

    Ton article m'a fait sourire, m'a surprise et m'a émue. J'ai même dit tout haut "Connard !". Vraiment j'ai adoré te lire et on se reconnait dans ce que tu racontes. Je me suis même imaginé le sourire de bonheur qu'elle devait avoir quand vous lui avez annoncé qu'elle est invitée à Noël... Bravo !

  • #5

    Elise (jeudi, 17 décembre 2015 11:41)

    Après les rires de la gaine, les larmes de la peine. Il y a tellement de choses que l'on met de côté involontairement, de gens qu'on préférerait ne pas voir. On pousse tout ça sur le tapis parce que, vraiment, on n'aimerait pas être dans cette situation. Et que ça fait peur. Mais de temps en temps il faut revenir à la réalité et se rappeler que le malheur d'un autre est un peu le notre également. Que dans une société il faut s'entraider, sinon on est rien, on ne vaut rien. Tu peux compter sur moi pour ta belle initiative. Bises

  • #6

    Elsa (Envie d'une recette végétarienne ?) (vendredi, 18 décembre 2015 12:10)

    Ma belle Aramina.
    Dans la vraie vie, je travaille avec des personnes âgées, quand elles ne peuvent plus rester à la maison. Je les aime d'amour, vraiment, et en ce moment je suis en congé maternité et elles me manquent. Merci pour ce sublime texte.
    Je t'embrasse.
    PS : C'est un petit bonheur qui sauvera pas le monde, mais passe sur mon blog aujourd'hui, une petite surprise t'attend.
    Elsa